Brève histoire de l’EPHE et de la section des sciences naturelles

Par Michel Veuille, ancien Doyen de la section 2010-2013
 

Lors de l’examen de l’AERES, il est apparu que la section SVT connaissait moins sa propre histoire que les autres sections de l’école. Ceci s’explique par le fait que notre section a connu des changements concomitants à l’histoire de l’université Française. Si l’EPHE était en avance sur son temps en 1868 de par sa mission de formation à la recherche par la recherche, elle a été rattrapée par la création des DEA puis des masters. Mais elle a continué d’évoluer, maintenant son originalité et sa complémentarité avec une université française qui n’a pas cessé elle-même de se transformer. Pendant ce temps, les autres sections scientifiques s’étiolaient et disparaissaient, la section des Sciences économiques et juridiques prenait sa liberté après mai 68 pour fonder un établissement plein d’ambition, et les sections restées à l’EPHE, la section des Sciences historiques et philologiques et la section des Sciences religieuses, restaient structurées par les séminaires attachés à des directions d’études analogues à des chaires, et conservaient de nombreux traits hérités de leur fondation.

L’histoire de la section a fait l’objet d’une étude déjà ancienne par Paul Fournier, mais reste à approfondir. Le texte ci-dessous est une ébauche modeste, sans doute entachée d’erreurs.

Contexte : histoire institutionnelle de l’EPHE

Les années 1860 sont celles de “l’empire libéral” : après la révolution industrielle, le régime bonapartiste, jusqu’ici passablement répressif, s’ouvre au progrès dans l’ordre. Un lobby de scientifiques réclame des réformes : en Allemagne et en Angleterre, les savants construisent des équipements pour la recherche expérimentale, comme à la station de biologie marine de Naples, coeur de la recherche allemande en embryologie et en anatomie comparée ; Liebig domine la chimie appliquée prussienne. Or les professeurs de la Sorbonne font leurs cours mais ne préparent pas à la recherche et ne  ’ouvrent pas à la biologie expérimentale ou à la bactériologie. Nos savants, sous l’impulsion de Pasteur et des figures de proue de la science positive (Claude Bernard, Marcellin Berthelot) demandent la création de ce qu’on appellerait une agence de moyens pour développer la recherche.

Leurs demandes sont entendues par le ministre de l’instruction publique Victor Duruy.
Historien de l’antiquité grecque et romaine, il a notamment dirigé la rédaction d’un ouvrage collectif sur l’Histoire de Jules César signé par Napoléon III. L’empereur a fait de lui la caution libérale de son
gouvernement. Il ne pourra cependant réaliser la totalité des réformes qu’il souhaitait dans l’enseignement primaire. Dans le supérieur, il devra faire des concessions à l’Eglise, qui refuse que Jésus Christ devienne un objet d’étude historique (affaire Renan). Après une visite à la Sorbonne et au laboratoire de Pasteur à l’ENS, l’empereur signe deux décrets le 31 juillet 1868. L’un organise les laboratoires dans les universités (laboratoires de recherche et laboratoires d’enseignement). L’autre crée l’Ecole pratique des hautes études. “Pratique” signifie : vouée à l’expérimentation et à la formation par la recherche. Elle comprend quatre sections dont les deux principales sont celles de Physique-chimie et celle de Sciences naturelles et de physiologie. Elles sont composées initialement de
32 “laboratoires”, qui sont des laboratoires universitaires retenus pour leur qualité (on pourrait les comparer à ce que seront un siècle plus tard les “laboratoires associés au CNRS”). Des noms illustres : Marcellin Berthelot, Pasteur, Claude Bernard, Paul Bert, Milne-Edwards (fils), Broca (fondateur de l’anthropologie et figure du transformisme français), Marey, Becquerel (père du découvreur de la radioactivité), Wurtz, Sainte-Claire Deville, Elie de Beaumont, Lacaze-Duthiers (fondateur en France de la biologie marine), fervents défenseurs de l’école, compteront parmi les premiers “directeurs de
laboratoires”.

Dans les deux sections de “sciences expérimentales”, l’EPHE sera d’une part une agence de moyen. Aucun crédit de recherche n’étant alors attribué aux universités, l’EPHE gère les crédits d’équipement et de fonctionnement des laboratoires et accorde des postes (directeurs adjoints, préparateurs, etc.). D’autre part, elle distribuera un diplôme de formation à la recherche, le “diplôme de l’EPHE”, qui permet à un élève d’être accueilli plusieurs années dans un laboratoire prestigieux sans condition initiale de diplôme universitaire (!) pour se voir décerner le diplôme de l’école. En lettres et en mathématiques, l’école n’a pas de laboratoires, mais des “directeurs d’études” appointés par l’école : huit en Sciences historiques et philologiques (la philologie étant considérée comme un outil majeur de la recherche historique), toujours un petit nombre en section de mathématiques (dirigée par Chasles), laquelle ne dépassera jamais le statut d’une sorte d’institut d’études avancées, bien que prestigieuse (par ex. avec les conférences d’Henri Poincaré). Le décret impérial créait aussi une section de sciences économiques, mais celle-ci ne verra le jour qu’en 1947 avec la création de la 6ème section (section de Sciences économiques et sociales, qui deviendra l’EHESS en 1975). Le conseil des Hautes études, qui devait chapeauter le tout, ne sera jamais créé, si bien que les sections resteront des structures indépendantes jusqu’en 1980.

Le Diplôme est comme une sorte de DEA ou de master-recherche avant la lettre. Après Sedan, l’université tente en vain de tordre le cou à l’EPHE. Mais éloquemment défendue par Marcellin Berthelot, sénateur, celle-ci deviendra l’outil de la politique de recherche de la 3ème république pendant plusieurs décennies.

En 1886, la chambre, dominée par les progressistes, abolit les facultés de théologie, autrefois créées par Napoléon 1er dans l’université française dans la logique du concordat. Pour maintenir l’enseignement du fait religieux dans les écoles, elle crée à l’EPHE une cinquième section qu’elle intitule Section des sciences religieuses. Nous sommes vingt ans avant la séparation de l’Eglise et de l’Etat. C’est dans la même logique que le gouvernement créera en 2002 à l’EPHE l’Institut européen en sciences des religions, dans un but d’éducation, sur la base du rapport de Régis Debray sur “l’enseignement du fait religieux dans l’école laïque”.

Le fonctionnement collégial de l’EPHE reste de type universitaire, alors qu’on imagine qu’une agence de moyens dût dépendre directement du ministre. En 1901 est créée la caisse des recherches scientifiques, d’abord peu influente. Elle deviendra successivement la caisse nationale de la science (1930) puis la Caisse nationale de la recherche scientifique (1936, dirigée par Jean Perrin), puis, en 1939, le centre national de la recherche scientifique (CNRS, dirigé par Laugier, professeur au CNAM, co-fondateur de l’INOP avec Piéron, et directeur à l’EPHE bien que temporairement exclu des cadres
pendant l’occupation comme résistant émigré). Le CNRS remplacera l’EPHE comme agence de pilotage de la recherche.

La recherche de la deuxième moitié du 20ème siècle subit des mutations énormes par rapport à celle du siècle précédent. Elle devient un facteur majeur du développement, ce qui entraîne la création d’agences d’Etat de planification (DGRST) et celle de grands instituts entièrement consacrés à la recherche (CEA, CNRS, INRA, ORSTOM-IRD, INSERM) qui culmineront sous De Gaulle. Les universités, jusqu’ici réservées aux fils de famille et aux élèves méritants (50.000 étudiants en 1920, 1.000 enseignants), s’accroissent de façon vertigineuse entre la libération et mai 68 (de 100.000 à 500.000 étudiants, de 3.000 à 26.000 enseignants), pour plafonner aujourd’hui à 1,4 millions d’étudiants et 70.000 enseignants, sans compter les 12.000 chercheurs du CNRS. L’EPHE va subir de plein fouet cette évolution à laquelle elle n’était pas préparée.

A la libération, Pierre Auger, physicien et directeur de l’enseignement supérieur (1945–1948) privilégie le CNRS et coupe les fonds à l’EPHE, en particulier à la physique, qui ne s’en remettra jamais. Le ministère crée les diplômes de 3ème cycle en 1954, mais en réserve la délivrance aux universités, ce qui vassalise les grands établissements. L’EPHE et l’EHESS continuent de délivrer le diplôme d’établissement et attendront longtemps de pouvoir délivrer la thèse et l’HDR, puis le master après sa création en 2002. Après la dissolution de la section de physique-chimie et de la petite section de mathématiques, et suite au départ de l’EHESS, les autres sections se regroupent, se donnant un président et adoptant des statuts communs. Le rapport Sartre (2001) dénoncera l’insuffisance de cette réforme. Le CA et CS ne deviendront des instances dignes de ce nom qu’après un nouveau changement de statuts en 2005.

Histoire de la section de Sciences naturelles

Dans l’engouement pour la physiologie, la zoologie et la botanique expérimentales de la fin du 19ème siècle, la “3ème section” joue un rôle essentiel d’équipement de la recherche sous les présidences de Milne-Edwards et Lacaze-Duthiers en patronnant de près ou de loin la création des stations de biologie marine (Roscoff, Banyuls, Cette, Villefranche) et des laboratoires universitaires ou du Muséum. On l’a comparée à un CNRS de la belle époque. Au 20ème siècle, elle perd de l’influence et se rapproche du fonctionnement des sections de lettres. Ses agents appointés, d’abord “directeurs adjoints”, deviennent des “directeurs d’études”. Elle développe des domaines propres de recherche. Elle sera le berceau de la recherche française en psychologie scientifique avec Binet, Wallon, Fraisse, Alfred Fessard, Zazzo, et la construction par Piéron et Laugier du laboratoire de la rue Gay Lussac, partagé avec le CNAM. Elle est le berceau de la recherche en micropaléontologie (avec Deflandre) qui débouchera sur la recherche pétrolière. A contre-pied du parti-pris lamarckien de la biologie française, elle aura le courage de créer les premiers laboratoires de génétique pour Ephrussi (1937), Teissier (1937), Cousin (1941), dix ans avant que le physicien Auger impose en 1945 à la Sorbonne de créer une chaire de génétique pour Ephrussi. Elle crée les premiers laboratoires d’éthologie pour Grassé (1938) et Chauvin (1959).

Après avoir échoué dans les années 30 dans ses tentatives de fédérer sous sa houlette les stations de biologie marine, après avoir contribué sans en profiter à la création de l’ISEM de Montpellier par le cumulant Louis Thaler, elle réussira à propulser la recherche française sur les récifs coralliens avec Bernard Salvat. Elle échouera, entre 1955 et 1958, dans ses tentatives de réunir les sections de l’école sous l’autorité d’un directoire, et de réconcilier les sections de sciences humaines.

Entre des sections de sciences à l’agonie (mathématiques et physico-chimie) et des sections rivales en sciences humaines et sociales, à peine le président de la section de sciences naturelle Bernard Halpern réussira-t-il à rassembler l’école pour célébrer son centenaire en 1969.

Pendant plus d’un siècle, l’EPHE a préféré se nommer “Ecole des hautes études” (dénomination encore conservée par l’EHESS). Ayant boudé depuis 1920 son nom officiel de “section des sciences naturelles et de physiologie” pour s’appeler plus simplement “troisième section”, elle se renomme “section des sciences de la vie et de la terre”. Elle survit, malgré l’absence de crédits en trouvant des financements qu’elle fait gérer par une association sans but lucratif qu’elle crée, Naturalia & Biologia. Elle profite de façon originale de la révolution en biologie moléculaire (surtout effective après 1970) et de la révolution en écologie (après le sommet de Rio en 1992 pour les aspects sociétaux, car le renouveau conceptuel en écologie est antérieur). En biologie moléculaire et cellulaire, elle bénéficie de l’accroissement d’un public demandeur de diplômes au sein des techniciens de laboratoires. Le diplôme de l’EPHE, basé jusqu’ici sur la relation privilégiée entre le maître et l’élève, voit s’opérer la disjonction (fondatrice, et même identitaire pour la section SVT actuelle) entre le tuteur scientifique, qui vit près de l’élève, et le tuteur pédagogique, qui garde ses distances et pilote le processus de formation. Ce nouveau dispositif permettra aux laboratoires EPHE de suivre simultanément de nombreux élèves dans des instituts différents et même souvent dans des villes différentes. En 1966, le diplôme de l’EPHE est admis en équivalence aux diplômes nationaux pour candidater aux concours d’ingénieur au CNRS et à l’INRA. Il devient une sorte d’équivalent dans le secteur public de ce qu’est le diplôme du CNAM dans le domaine privé : une offre originale de formation tout au long de la vie. En écologie, la section construit après 1998 un réseau intégré de laboratoires présents dans les meilleurs instituts, devenus des UMR EPHE (ISEM et CEFE à Montpellier, ISEB au Muséum), qui complètent le dispositif initié par la présence à l’EPHE du principal laboratoire français d’étude des récifs coralliens.

S’inspirant de la création de l’IESR en sciences des religions, elle crée des instituts dans deux domaines où elle est historiquement forte : en neurosciences (question du vieillissement) et en écologie (question des récifs coralliens). Les instituts sont une forme particulière à l’école de diffusion des connaissances sur une question sociétale, s’appuyant sur les laboratoires de recherche (le rapport Debray voyait l’IESR comme devant participer “au renouveau général de l’EPHE” prôné par le rapport Sartre, Cf. p. 31).

S’étant toujours adaptée à l’évolution du contexte de la recherche et de l’enseignement de celle-ci, la section SVT développe ses points forts en formation, avec une formule originale de “formation à la recherche par la recherche” basée sur le tutorat pédagogique, non seulement pour le diplôme mais aussi pour le master. Dans la conception actuelle de la stratégie de l’école en SVT, elle abandonne l’idée de couvrir toutes les disciplines et organise des réseaux de recherche, tout en gardant une assise pédagogique large par sa présence dans plusieurs UMR. Elle travaille cependant à resserrer progressivement ses thématiques au sein de quelques réseaux de façon graduelle, en veillant à la bonne intégration des laboratoires, pour contribuer à la cohérence de l’école.Elle est passée par un maximum de 77 laboratoires en 1962 ; elle en compte 31 aujourd’hui ; elle en comptera probablement 24 en 2014. Les sciences humaines organisent actuellement 54% des personnels de recherche de l’EPHE au sein de 14 EA et UMR. La section SVT ambitionne d’organiser ses 46% de personnels de recherche dans un nombre d’UMR de même ordre de grandeur pour les quatre domaines qui se sont  dessinés en son sein : les sciences écologiques, les sciences de l’environnement, les neurosciences, et la biologie cellulaire.

Quelques dates dans l’histoire de la section

1868. Fondation de l’EPHE. La 3ème section s’intitule section se sciences naturelles et de physiologie
1926. le ministre Delbos publie par arrêté le premier règlement des sections de sciences expérimentales (2ème et 3ème).
1948. 1952, 1998, 2002 : menaces ministérielles sur le maintien de la section ou de l’école.
1958. Création de l’association Naturalia & Biologia, destinée à gérer des crédits extérieurs.
1980. Nouveaux statuts de l’Ecole pratique des hautes études.
1998. Création des “modules théoriques” de diplôme, inspirés des modules de formation continue, pour accompagner la formation des diplômants. Création des PPF (jusqu’en 2005), qui réformeront notamment l’écologie.
2003. Création des UE de master sur le modèle des modules
2007. Dissolution des départements au sein de la section (éléments de structuration interne de la section existant depuis 1868, mais au découpage régulièrement réexaminé).
2009. Organisation de SVT en quatre réseaux par JC Waquet (jusqu’en 2013).

Responsables de la section de 1868 à 2014

Edmond HEBERT (1812-1890) , Géologue, PR.
Alphonse MILNE-EDWARDS (1835-1900), Zoologiste, PRM (1)
Henri de LACAZE-DUTHIERS (1821-1901), Zoologiste, PR (2)
1900 – 1920. Période de désorganisation, pas de président connu.
1921. Edmond PERRIER (1844-1921) , Zoologiste, PRM.
1926. Louis MANGIN , (1852-1937) Botaniste, PRM.
1931. Marin MOLLIARD , (1866-1944) Biologie végétale, MC ENS Saint-Cloud.
1936. Henri PIERON, (1881-1964) Psychologue. MCHE-PRCF
1951. Alfred FESSARD, (1900-1982) Psychologue, PRCF.
1967. Bernard HALPERN , (1904-1978) Physiologiste, TCH-PRCF.
1976. Paul FRAISSE, (1911-1996) Psychologue, DE.
1980. Jacques CARAYON, (1916-1997) Entomologiste, PRM.
1990. Jacques BONS, Ecologue, DE.
1998. Jacques MICHAUX , Paléontologiste, DE.
2002. Jean-François JEANNIN, Immunologiste, DE.
2010. Michel VEUILLE, Généticien des populations, DE.

2014. Sylvie DEMIGNOT, Biologiste cellulaire et moléculaire, DE.

PR : professeur à la faculté des sciences, PRM : professeur au Muséum, PRCF : professeur au Collège de
France ; DE : directeur d’études ou directeur adjoint de l’EPHE; MCHE : maître de conférences aux Hautes
études ; TCHE : technicien aux Hautes études.
(1) Directeur du Muséum
(2) Fondateur des stations de biologie marine de Roscoff et Banyuls

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